Démarche


Ma production artistique est formelle, il s’agit de sculptures et de dessins.

Mes sculptures sont taillées de façon minimale, dans une économie de gestes visant à faire sortir l’essentiel de la forme sans préoccupation de la justesse anatomique. Seul compte à mes yeux la perception de l’attitude. Leurs grandes dimensions, souvent monumentales, facilitent une lecture globale de l’oeuvre et invite à une réflexion distante vis-à-vis du sujet traité. Je m’interroge sur l’humanité, sur nos origines et le reste de part animale et instinctive qui nous habite, sur notre place dans la société, ainsi que la teneur et la qualité des relations humaines.

Souvent inspirée des rapports sociaux et des violences comportementales développées par notre société, ma production artistique est une revendication pacifiste. J’essaye d’aborder mes sujets avec distance et j’ai pour cela souvent recours à la métaphore de la figure animale. J’utilise sa représentation en m’appuyant sur les symboliques, les  histoires et les croyances qui sont associées à ces animaux à travers différentes cultures, religions ou civilisations. Ainsi associés à la figure humaine et en fonction des propriétés qui les caractérisent, les animaux sont le vecteur de mes réflexions et interrogations.

La représentation animale

Jusqu’au début des années 2000, ma production est essentiellement composée d’un bestiaire hybride issu d’une mythologie personnelle. Il s’agissait de quadrupède massif en bois brut, une sorte de mélange entre un ours, un chien, un cheval de trait… Je ne souhaitais pas que mes bêtes soient identifiables. Ce bestiaire me permettait d’interroger avec beaucoup de distance la condition humaine et ses travers.

À partir de 2004, l’animalité se précise et la représentation de certaines espèces devient récurrente. Dès lors, souvent liée à la figure humaine, la figure du chien, identifiable en tant que telle, apparaît régulièrement. Dans le bestiaire alchimique et philosophique, le chien symbolise le sage et symboliquement, il est psychopompe, le guide sur le chemin de la vie à la mort. Plus couramment, on dit de lui qu’il est à l’image de son maître, ainsi il se révèle capable d’éprouver des sentiments et d’afficher des traits de caractères similaires aux siens.

La figure humaine

Elle apparaît au début des années 2000, d’abord sous la forme hybride de démiurges issus de la mythologie, des centaures et autres croisements d’animaux et corps humains. Les corps de mes sculptures sont massifs et puissants, ils sont habités de l’animalité originelle, celle dont nous sommes tous issus. Je m’attache à l’essentiel de la forme, en évitant l’écueil de l’anecdotique. Il s’agit en grande majorité de corps masculins, mais mon propos est celui de l’humanité, de l’Homme avec un grand H. Leurs têtes sont oblongues et les faciès lisses sans aucun trait de visage. Malgré l’absence de détails, leur taille fait apparaître des facettes qui en dessinent les contours et en stigmatisent les traits. Longtemps ces corps étaient nus, ou comme habillé d’une seconde peau. Puis sont apparus quelques accessoires, des bottes et pantalons de plomb, des chaussures à talons en fonte d’aluminium et, à partir de 2006, des vêtements aux plissés imposants et structurés, taillés à même la masse du polystyrène et révélés par le traitement  en fibre de verre et résine polyester.

 

 

Quelques textes critiques :

 

– La Chronique D’Olivier Cena. Télérama  n° 3221/ 05 octobre 2011

La troisième édition de la Biennale de sculpture de Yerres, assez inégale, montre un élégant aperçu de la sculpture de Toni Grand (« Les appareils », 2008). Elle montre surtout les œuvres d’un autre jeune sculpteur, Cyrille André (39 ans), figuratives, en résine noire ou en bois, installées dans le parc de propriété Caillebotte, « Grand Passeur », « Flash Back » et « Le poids du monde », trois résines de 2009, forment un groupe cohérent. Un géant porte un chien sur ses épaules ; un autre chien le précède et tourne la tête vers lui, tandis qu’un troisième chien s’est assis, résigné, à ses pieds. À l’intérieur de la Ferme Ornée, deux autres chiens, en bois attendent. Le modelage (la taille) puissant, savant, laissant apparaître en surface des facettes et jouant avec les proportions (Xavier Veilhan et ses machines à sculpter sont définitivement disqualifiés), offre au géant un mélange intelligent de force et de douceur, quelque chose de profondément humain, et aux chiens une vie magnifique. Ces sculptures, se dit-on, valent bien les mutants de Thomas Houseago, l’artiste à la mode. De plus, les  deux sculpteurs ont le même âge. Mais Houseago est Anglais…

Philippe  Cyroulnik, directeur du 19, Centre d’art contemporain de Montbéliard

Cyrille André s’est engagé depuis  plusieurs années dans une  pratique de la sculpture qui est  quelque peu singulière dans la scène artistique française.  S’il ne s’en tient pas  qu’à ce matériau, il affirme une prédilection  pour le bois et la taille directe ainsi qu’un  parti prix figural qui n’a été revendiqué que par les artistes  liés au Néo Expressionnisme. Je  pense en particulier à Penck, Baselitz ou encore à un artiste comme Felix-Joseph Muller.

Mais si  l’on  peut y  voir des accointances  telles  l’intensité dramatique des figures, leur  monumentalité, il n’y a pas chez lui  une logique  totémique que l’on retrouve chez les sculpteurs allemands et suisses, même quand ils s’attaquent à des personnages « communs » comme Balkhenol.

En France  c’est  plutôt à travers une problématique formaliste et déconstructive que ce matériau a été « travaillé » en particulier par certains artistes issus de support –surface comme Toni Grand. À quelques exceptions près qui restent souvent  marginales, le choix de s’attaquer à la figure et de l’inscrire dans un contexte tiré de notre environnement est une entreprise risquée qui doit se confronter frontalement à la question de la  représentation et éviter l’écueil de l’académisme. C’est ce pari qu’il réussit  à travers ses sculptures. Une des raisons tient en ce qu’elles évitent les écueils du réalisme. Ses  « personnages »  humains et animaux sont taillés à grands coups qui ne font pas dans le détail sans s’engluer dans le modelé naturaliste ; et en récusant tout psychologisme. S’ils évoquent des scènes, des atmosphères et des tensions, ses personnages n’illustrent pas. Je dirais  plutôt qu’ils incarnent un sentiment du  monde, une puissance et une présence.

Pas de trompe-l’œil, pas d’hyperréalisme, ici les masses sont  (volontairement)  grossièrement définies et ne correspondent pas aux normes et aux canons de la représentation académique. Elles sont portées par  la puissance d’un geste, l’intensité d’une forme. Cette densité et cette intensité sont renforcées  par les jeux de la couleur.De même l’association au bois de  matériaux qui produisent des contrastes, accusant certains éléments d’identification ou au contraire définissant plutôt un ensemble que des détails. Dans Solitude et meute  et bien d’autres sculptures, le brillant et  le lisse du plomb dialoguent avec le mat et le brut du bois. Ils viennent accentuer  les postures des personnages. On pourrait même dire que ce mélange de matériaux donne du corps  à ses sculptures, il les innerve.

C’est aussi  parce qu’il ne singularise  pas ses sculptures qu’elles relèvent de quelque chose d’universel qui aurait le nom d’Humanité ; dans ses zones d’ombre et de  lumière. On retrouve à les regarder un univers où la violence des rapports marque les corps et où les êtres sont aussi les figures solitaires de la mélancolie. L’humanité de ces géants porte en elle la menace latente d’une inhumanité monumentale.

Car si  les sculptures de Cyrille André sont monumentales, elles entretiennent avec nous une inquiétante proximité. Humaines trop humaines  pour être les figures de  héros,  elles sont les effigies anonymes de nos vies et de nos  proches.  C’est par ces changements d’échelles que ses « géants » donnent  forme à ce  qu’on ne voit pas dans le cours des choses : un  corps assoupi dans le repli de la vie, la méditation désenchantée d’un résigné, mais aussi la violence de nos cerbères  modernes, la contiguïté extrême entre la nonchalance et la morgue. Notre monde quoi.

Leur force , leur capacité à évoquer ou suggérer tient à ce qu’elles préservent une part d’anonyme, une sorte  d’indétermination quant à leur identité.  Elles sont comme les projections de nos peurs et de nos angoisses. Elles sont les personnages des blessures, des béances voire des gouffres qui hantent nos vies.

Regarde petit homme ce que la communauté déchirée de l’humanité peut faire surgir, regarde petit homme ce que tes peurs peuvent mettre en forme .  Ils sont des butées contre lesquelles se heurte  notre aveuglement ; ils nous arrêtent et nous obligent à lever les yeux : à prêter attention  et à réévaluer notre rapport au monde.

 

En devenir,

« Les décisions en matières de sculpture partent du centre du moi créateur, d’une volonté individuelle, qui incite à choisir certains principes artistiques. L’œuvre sculpturale ne se soumet pas à un ordre préexistant, ni même latent, elle projette par son devenir un nouvel espace à partir de son noyau imaginatif »[1]

Au commencement, il y eut les animaux. De grandes effigies dont la particularité n’était pas de figurer l’anecdotique animal mais de s’attacher à signifier la représentation de l’animalité dans l’imaginaire collectif. Puis vinrent les êtres hybrides, empruntés à une mythologie ancienne où l’animal devenait l’égal des dieux, bien qu’il ne fut jamais question de divinité. S’en vint ensuite la figure humaine. L’homme en premier lieu, traité pour lui-même, être naissant dont l’humanité se précise au fur et à mesure qu’elle est reproduite. Et comme un pendant, la femme fit ensuite irruption ; une femme qui vit, au contraire de l’homme, son corps, comme sa condition, devenir indépendant. Puis les hommes se regroupèrent, créant des liens entre eux, tentant de s’humaniser malgré des rapports brutaux laissant ressurgir leur instinct sauvage. Aujourd’hui, l’humanité de Cyrille André s’individualise à nouveau, s’entoure d’animaux, dialogue, échange avec eux, se nourrit de leur force et de leurs qualités. Ses figures, autrefois lasses, se redressent, fières de leur passé, de leur filiation et confiante en leur avenir, comme leur auteur.

Au commencement il y eut la peinture, brute, incisive, où la matière fut l’élément principal d’une toile qui devint vite une limite aux envies créatrices. Dominer la matière ne laisse qu’une issue déjà connue. En inversant le rapport classique aux matériaux, en passant outre la forme, l’artiste va alors au-delà de la matière pour mieux s’en imprégner. C’est dans son cœur qu’il trouvera la solution. Ce qu’a fait Cyrille André. En choisissant de se confronter au bois, il s’est laissé dépasser afin de mieux rentrer dans la matière. Une matière qu’il façonne en volume. Un volume qui le laisse jouer avec les vides. « Sculpter le bois c’est tailler dans la masse (pratique la taille), c’est à dire supprimer de la matière, créer des vides, et cela seulement »[2]. Cyrille André évide et ouvre chaque figure formant la masse sculpturale, afin de trouver un équilibre entre le plein et le vide, suivant ainsi les principes d’Henri Moore. Mais l’équilibre est fragile, le vide mouvant et sans cesse remis en cause. D’ailleurs déjà la forme a repris le dessus, dominée par un jeu où la géométrie du quotidien s’approprie les fondations d’un corps en mouvement. On le sait, « c’est le surprenant, l’inattendu qui fait progresser. Un cheminement artistique n’est ni planifiable ni prévisible, mais il témoigne d’une certaine nécessité, d’une logique »[3]. La logique du moi, la logique du bois. Cyrille André en aime le toucher, les veines qui apparaissent. Il aime la scansion qu’y crée la marque laissée par la tronçonneuse. Le bois qui lui permet de monter ses sculptures comme des pantins dénaturés, le pousse à des infidélités quand sa qualité devient défaut et que d’autres matériaux lui apporte plus facilement cette liberté qu’il recherche. Pourtant, le bois se fond toujours dans les envies de son manipulateur, entraînant dans une vertigineuse ascension créatrice un artiste schizophrène. N’en serait-il pas autrement de quelqu’un qui rend les corps sensuels dans leur massivité ? Qui impulse un mouvement à des corps immobiles ? Qui, en universalisant son langage, personnalise son message ? Chaque atermoiement fait alors progresser un artiste qui évolue à son rythme, plongeant de plus en plus profondément dans un moi en évolution permanente. Si l’artiste progresse, c’est parce que l’homme change. En se laissant gagner par son humanité, Cyrille André a franchi un cap. Ses questionnements ont gagné en justesse, la maturité de son œuvre ne saurait tarder.

Vincent Verlé, Directeur du Centre d’Art Bastille, Grenoble.


[1] Siegfried Gohr, « La sculpture contemporaine après 1970 », catalogue d’exposition, Fondation Daniel Templon – Musée temporaire, Fréjus, 1991, p26.
[2]
Dominique Dalemont, « 50 sculpteurs choisissent le bois », Somogy Editions d’art, Paris, 1998, p16.
[3]
Stefan Germer in La Mormaire/Richard Serra, Dirk Reinartz, Richter, Düsseldorf, 1997, p9.

Mélancolies monumentales, Bertrand Tillier, 2014.

Au moins depuis Swift, on sait que les géants les plus placides suscitent l’inquiétude et que, s’ils aspirent à se libérer des ligatures par lesquelles les Lilliputiens les retiennent allongés au sol, une fois libérés de leurs entraves, dès lors qu’ils se redressent, ils sont envahis par le « sentiment de tristesse » qu’a confié Gulliver. Il y a beaucoup de cette mélancolie dans les mannequins de bois, les géants de résine, le bestiaire hybride qui peuplent l’œuvre sculpté de Cyrille André.

Couchés sur le flanc, assis ou plantés debout, foudroyés ou assoupis, prostrés ou abandonnés, parfois tendus, poings serrés ou bras croisés, les jambes fichées dans le sol, et tous muscles bandés, ces êtres monumentaux semblent toujours absents à leur propre présence physique et comme inconscients de leur puissance. Leurs visages à peine ébauchés, leurs anatomies imprécises et grossièrement équarries, leurs silhouettes estompées par des vêtements informes, leurs postures forcées pourraient rendre ces personnages, aux gestes comptés, définitivement prisonniers d’eux-mêmes. Tous paraissent captifs de leur condition qui est la nôtre, tissée de déshumanisation, de violence et de solitude. Car ce sont bien ces états de la société contemporaine que Cyrille André explore dans son œuvre, entre lassitude, désenchantement et résignation. Mais la suggestion des traits, la simplification des masses, les corps asexués, le vague des parentés troubles entre l’homme et l’animal interdisent l’académisme autant que le réalisme.

Dans les échos expressionnistes de Kirchner, Baselitz, Thomas Schütte ou Berlinde de Bruyckere, les écorchés en bois de Cyrille André sont produits en taille directe, avant d’être assemblés par des tirefonds qui leur tiennent lieu d’articulations. La virtuosité du sculpteur ne se livre pas au premier abord, dissimulée par la force de la sérénité et la densité des matériaux. Selon des effets frustes, les corps grossièrement épannelés et leur épiderme portent la trace des nœuds et des veines, des gerces de dessiccation, des cercles concentriques de la grume, du passage de la chaîne de la tronçonneuse entre l’écorce et l’aubier. Ces gigantesques pantins, aux extrémités prises dans des cubes de métal ou fondues dans l’aluminium, sont rapiécés, parfois gainés de feuilles de plomb cabossées et couturées de clous. Une vie sourde anime ces personnages que tout apparente nettement à des statues sur lesquelles viennent parfois percher des corbeaux. L’un et son autre, annonce le titre d’une pièce où deux géants se font face, dans une sorte de duel d’où ne sortent qu’un effet de miroir et des ombres projetées. Se dessinent ainsi un régime de l’anonymat et un territoire de l’incertitude, en lesquels chacun est appelé à se reconnaître, malgré le changement d’échelles qu’impose l’artiste par sa conception de la sculpture monumentale.

Les attitudes dénotant des efforts extrêmes, le jeu assumé des métamorphoses, les titres des œuvres évoquant l’origine, l’évolution (peut-être au sens darwinien), la migration ou la renaissance, marquent l’indécision et la transition qui caractérisent ces êtres soucieux de s’arracher à leur condition – celle de « l’animalité originelle » qu’interroge le sculpteur. Dans l’œuvre de Cyrille André, on guette, on veille, on rôde, on attend… souvent seul, parfois en bande et même en meute. Mais toujours on paraît scruter ses peurs, ses désirs et ses songes. Dans les « conférences » muettes qu’agence l’artiste entre ses protagonistes, les spectateurs sont confrontés à la disproportion du semblable, atermoyant entre la distance et la promiscuité dont le heurt concourt à reconfigurer l’espace. Swift avait donc raison de placer ces mots dans la bouche de Gulliver : « rien n’est ni grand ni petit que par comparaison ».

Bertrand Tillier
Professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université de Bourgogne